Détroit d'Ormuz et réserves iraniennes, la guerre qui ébranle l'équilibre énergétique mondial - 2ème partie
6 mars 2026 01:34 | Ayat-Allah BOURAMDANE
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Détroit d'Ormuz et réserves iraniennes, la guerre qui ébranle l'équilibre énergétique mondial - 2ème partie

L'effet domino du conflit Iran–États-Unis–Israël sur le marché mondial de l'énergie

Le conflit entre l'Iran, les États-Unis et Israël provoque ce que les économistes appellent un effet domino sur le marché mondial de l'énergie. L'expression effet domino signifie qu'un événement initial déclenche une suite de conséquences en chaîne, chacune entraînant la suivante. Dans ce cas précis, un conflit militaire local au Moyen-Orient peut progressivement provoquer des perturbations dans l'offre mondiale (c'est-à-dire la quantité totale d'énergie disponible à la vente), le transport, et même les prix.

Pour comprendre l'impact du conflit Iran–États-Unis–Israël sur l'énergie mondiale, il faut d'abord imaginer comment les choses fonctionnaient avant la guerre, puis ce qui a changé quand les tensions militaires ont commencé.

Avant l'escalade militaire, le marché mondial de l'énergie — c'est-à-dire l'ensemble des échanges internationaux de pétrole, de gaz naturel et d'autres sources d'énergie entre pays producteurs et consommateurs — fonctionnait de manière relativement prévisible. Chaque jour, environ 100 millions de barils de pétrole étaient produits dans le monde en 2022-2024, dont ~30-34% venaient du Moyen-Orient (Arabie Saoudite 11-12 Mb/j, Iran 3 Mb/j, Irak 4 Mb/j, Émirats 4 Mb/j) [5].
Dans ce système, le transport du pétrole suivait des routes bien établies. Par exemple, des pétroliers quittaient les ports du Golfe Persique (Arabie Saoudite, Iran, Irak, Émirats, Koweït), traversaient le détroit d'Ormuz, puis se dirigeaient vers l'Asie (Chine, Inde, Japon, Corée), l'Europe ou l'Amérique (Figure 4). Ce détroit est un passage maritime étroit par lequel transite environ 20-21 millions de barils par jour (Mb/j), soit ~20-21% de la consommation mondiale de pétrole [6].

Figure 4 : Le détroit d'Ormuz, situé entre l'Iran et Oman, concentre environ 26,6% du commerce maritime mondial de pétrole. Les principaux bénéficiaires de ces flux sont les économies asiatiques : la Chine reçoit 5,4% du pétrole mondial transitant par ce passage, suivie par l'Inde et la Corée du Sud (2,1% chacune) et le Japon (1,6%). Les importations via ce détroit représentent en revanche une part beaucoup plus faible pour les États‑Unis (0,4%) et l'Union européenne (0,5%). Source : U.S. Energy Information Administration.

Dans cette situation relativement stable, les entreprises, les gouvernements et les investisseurs pouvaient prévoir les prix et organiser leurs achats d'énergie à l'avance. Par exemple : une compagnie aérienne pouvait calculer le coût du carburant pour ses avions plusieurs mois à l'avance ; une usine pouvait estimer ses dépenses d'électricité pour l'année ; les pays importateurs pouvaient planifier leurs stocks de pétrole.

Les prix variaient bien sûr, mais ils restaient généralement dans une fourchette relativement stable. Par exemple, le prix du pétrole pouvait tourner autour de 70 à 80 dollars le baril pendant plusieurs mois (Figure 5).

Figure 5 : Évolution du prix du pétrole Brent (en dollars par baril). Source: Trading Economics [7].

Dès les premières frappes militaires, les marchés ont commencé à se poser plusieurs questions : des installations pétrolières pourraient-elles être endommagées ? les pétroliers pourront-ils encore circuler en sécurité ? certaines routes maritimes pourraient-elles être fermées ?
C'est pour cette raison que le prix du pétrole peut augmenter en quelques heures seulement après une annonce militaire. Par exemple, si le prix du baril était d'environ 75 dollars, il peut grimper à 80 ou 85 dollars en quelques jours (Figure 5).
Dans ces situations d'instabilité, les traders et les acteurs du marché de l'énergie introduisent souvent ce que l'on appelle une prime de risque. La prime de risque correspond à un supplément de prix ajouté au pétrole ou au gaz afin de compenser les dangers et l'incertitude liés à un contexte géopolitique instable, comme une guerre ou des menaces d'attaques contre des infrastructures énergétiques.
Concrètement, cela signifie que le pétrole devient plus cher non seulement en raison de sa production ou de sa demande, mais aussi parce que son transport et sa disponibilité deviennent plus incertains. Autrement dit, le prix ne reflète plus uniquement la valeur du pétrole lui-même, mais aussi les risques associés au fait de l'extraire, de le transporter et de le livrer dans une zone potentiellement dangereuse.
Prenons l'exemple du transport maritime dans le Golfe. Avant le conflit, un pétrolier pouvait traverser le détroit d'Ormuz sans perturbation majeure. L'assurance maritime couvrait les risques habituels liés à la navigation, comme les accidents ou les conditions météorologiques, et la cargaison arrivait généralement à destination selon un calendrier bien établi.
Après le début des tensions militaires, la situation peut changer rapidement. Les compagnies d'assurance maritime considèrent que la zone est devenue plus dangereuse et augmentent fortement leurs tarifs pour couvrir les risques de guerre, comme des attaques de missiles, de drones ou des sabotages. Certaines compagnies de transport maritime peuvent également décider de retarder leurs départs, d'attendre une amélioration de la situation sécuritaire ou de modifier leurs itinéraires pour éviter les zones les plus sensibles. De leur côté, les autorités portuaires peuvent imposer des contrôles de sécurité supplémentaires, ce qui ralentit encore les opérations de chargement et de déchargement.

Le résultat est un allongement des délais de livraison et une augmentation des coûts logistiques. Un même baril de pétrole peut ainsi coûter plus cher à l'arrivée, non pas parce qu'il est plus difficile à produire, mais parce que tout le processus qui permet de l'acheminer — assurance, transport, sécurité — est devenu plus complexe et plus risqué.

À première vue, ces changements peuvent sembler limités lorsqu'on les observe à l'échelle d'un seul navire transportant du pétrole. Par exemple, si un pétrolier met quelques jours de plus pour arriver à destination ou si son assurance devient plus coûteuse, l'impact peut paraître relativement modeste. Pourtant, le commerce mondial de l'énergie fonctionne avec des milliers de navires et des millions de barils de pétrole transportés chaque jour. Lorsque les mêmes difficultés touchent simultanément un grand nombre de cargaisons, les conséquences deviennent rapidement très importantes pour l'ensemble du marché.
Si les tensions militaires rendent le passage par le détroit d'Ormuz plus dangereux, même un léger ralentissement du trafic — par exemple des inspections de sécurité supplémentaires ou des navires qui attendent plusieurs jours avant de partir — peut réduire temporairement la quantité de pétrole disponible sur le marché international.
Lorsque l'offre diminue ou devient incertaine, les prix augmentent. Cette hausse se répercute ensuite sur de nombreux secteurs de l'économie.

La première conséquence visible concerne le prix des carburants.
En effet, le pétrole brut ne peut pas être utilisé directement dans les voitures ou les centrales électriques. Il doit passer par des raffineries, qui transforment le pétrole en essence, diesel, kérosène ou autres produits. Lorsque le prix du pétrole brut augmente, les raffineries doivent payer plus pour acheter la même quantité de pétrole. Par exemple, une raffinerie qui achetait 100 000 barils de pétrole à 75 dollars par baril dépensait 7,5 millions de dollars. Si le prix grimpe à 90 dollars, le même volume coûte désormais 9 millions de dollars, soit 1,5 million de dollars de plus pour la même quantité.
Les raffineries répercutent cette hausse sur les produits finis. Le prix de l'essence, du diesel ou du carburéacteur augmente donc dans les stations-service ou pour les compagnies aériennes.
Pour un automobiliste, cette hausse se traduit directement à la pompe. Par exemple, avant le conflit, remplir un réservoir de 50 litres coûtait 75 euros si l'essence était à 1,50 euro le litre. Après la hausse liée à la guerre et à la prime de risque sur le pétrole, le prix peut passer à 1,70 euro le litre. Le même réservoir coûte alors 85 euros, soit 10 euros de plus pour un seul plein. Sur une année entière, avec plusieurs pleins, cette augmentation devient significative pour les ménages, et elle se répercute également sur les transports publics et privés.

La deuxième conséquence touche le transport des marchandises.
Les compagnies de transport dépendent largement du carburant issu du pétrole raffiné, comme le diesel pour les camions, le mazout pour certains navires et le kérosène pour les avions cargo. Lorsque le prix de ces carburants augmente, leurs coûts opérationnels (c'est-à-dire l'argent nécessaire pour faire fonctionner leurs véhicules, payer le carburant et assurer la logistique) augmentent aussi. Par exemple, imaginons une société de transport maritime qui expédie des marchandises depuis un port en Asie vers l'Europe. Avant la hausse du pétrole, le coût du carburant et des services liés à un trajet complet pouvait être d'environ 100 000 dollars. Si le prix du carburant augmente de 15 à 20%, le même trajet peut coûter 115 000 à 120 000 dollars. Cette hausse ne reste pas cantonnée à la compagnie maritime. Pour maintenir sa rentabilité, l'entreprise répercute ces coûts supplémentaires sur les clients, c'est-à-dire sur les producteurs et les distributeurs des biens transportés. En pratique, cela signifie qu'un fabricant de vêtements en Chine qui exporte vers l'Europe verra son coût d'expédition augmenter et pourra augmenter le prix de vente de ses produits ; un importateur de produits alimentaires ou électroniques devra payer plus cher pour transporter les marchandises, ce qui se traduit souvent par une hausse du prix pour les consommateurs finaux.
Ainsi, une augmentation du prix du carburant liée à un conflit dans le Moyen-Orient peut se propager jusqu'aux étagères des magasins. Même des produits qui n'ont rien à voir avec le pétrole, comme les vêtements ou les appareils électroniques, deviennent plus chers parce que leur transport est plus coûteux.

La troisième conséquence concerne les factures d'énergie des entreprises et des ménages. Dans de nombreux pays, le prix du gaz naturel et de l'électricité est lié, directement ou indirectement, au prix du pétrole sur les marchés internationaux. Lorsque les prix de l'énergie augmentent, les entreprises industrielles — comme les usines de production d'acier, de ciment ou de produits chimiques — doivent payer plus pour fonctionner. Certaines répercutent alors ces coûts supplémentaires sur le prix final de leurs produits.
Pour les ménages, cela peut se traduire par une hausse du coût de la vie : factures d'électricité plus élevées, prix des transports plus importants, ou encore augmentation du prix de certains biens de consommation.

Ce phénomène illustre la forte interconnexion du système énergétique mondial. Le pétrole et le gaz circulent à travers un réseau complexe de pipelines, de ports et de routes maritimes. Lorsque l'un des points clés de ce réseau devient instable, l'ensemble du système peut être affecté. Autrement dit, un conflit régional peut déclencher une réaction en chaîne à l'échelle mondiale : hausse du prix du pétrole brut → hausse du coût des produits raffinés → augmentation des prix à la pompe et des coûts de transport → impact sur les prix des biens et services pour les ménages et les entreprises. Cela montre à quel point la stabilité des régions productrices de pétrole est cruciale pour l'économie mondiale.

Pression sur les producteurs du Golfe et diversification énergétique des pays importateurs

Lorsque la production de pétrole et de gaz iranien devient incertaine à cause du conflit, les pays voisins et alliés de l'Iran, comme l'Arabie Saoudite, les Émirats Arabes Unis (EAU) et le Koweït, se retrouvent sous pression pour augmenter leur production et compenser la baisse de l'offre iranienne. Cette situation n'est pas simple : augmenter la production rapidement nécessite de la main-d'œuvre, des équipements, des pipelines et des capacités portuaires supplémentaires. Par exemple, une raffinerie ou un terminal pétrolier peut traiter un volume limité de pétrole chaque jour. Si l'Arabie Saoudite veut exporter 1 million de barils supplémentaires par jour pour compenser la perte iranienne, elle doit s'assurer que ses pipelines et ses ports peuvent gérer ce surplus.
Les compagnies pétrolières doivent aussi mobiliser des travailleurs, maintenir la sécurité des installations et coordonner le transport maritime, ce qui peut créer des contraintes logistiques importantes.
Cette pression supplémentaire crée de la volatilité sur le marché mondial. Les investisseurs et traders réagissent à l'incertitude : ils se demandent si les pays producteurs pourront réellement fournir le pétrole supplémentaire.

En réponse à ces tensions, de nombreux pays cherchent à réduire leur dépendance au pétrole et au gaz du Moyen-Orient. Plusieurs stratégies se mettent en place.
Par exemple, investir dans l'éolien, le solaire ou l'hydroélectricité pour produire de l'électricité localement sans dépendre du pétrole ou du gaz importé. Par exemple, l'Allemagne et la Chine ont accéléré la construction de parcs éoliens et solaires pour limiter l'exposition aux marchés internationaux. À fin 2024, au Maroc, la capacité totale installée du parc national de production d'énergie électrique s'établissait à 12 017 MW, en hausse de 5,2% par rapport à fin 2023 (soit ~11 420 MW). Le solaire atteignait 928 MW (PV + CSP), tandis que l'éolien culminait à 2,39 GW. Les renouvelables représentent ~40-45% de la capacité installée totale (éolien ~20%, solaire ~8%, hydro ~15%), mais seulement ~24% de la production électrique réelle en 2024 en raison de facteurs de charge inférieurs (25-35% vs 80% charbon). L'objectif de 52% de production renouvelable d'ici 2030 reste sur la bonne trajectoire. Cela illustre que le développement rapide des énergies renouvelables renforce la résilience énergétique du Maroc face aux chocs géopolitiques internationaux en réduisant progressivement sa dépendance aux combustibles fossiles importés et aux fluctuations des marchés mondiaux de l'énergie.
Certains pays, comme la France et la Chine, augmentent leurs investissements dans les centrales nucléaires, qui produisent de l'électricité à partir de la fission de l'uranium, réduisant ainsi leur besoin de combustibles fossiles importés.
Améliorer l'isolation des bâtiments, moderniser les usines et promouvoir les véhicules électriques permet de consommer moins d'énergie pour la même production ou mobilité, réduisant la vulnérabilité face aux hausses des prix du pétrole et du gaz.

En résumé, le conflit iranien provoque une pression sur les producteurs régionaux, une hausse et une volatilité des prix mondiaux, et pousse les pays consommateurs à repenser leur stratégie énergétique. Ce qui semblait être un événement local a donc des répercussions globales, à la fois économiques et stratégiques.

Références

[5] Connaissance des Énergies. Production d'Énergie dans le Monde : Chiffres Clés par Sources. https://www.connaissancedesenergies.org/fiche-pedagogique/production-denergie-dans-le-monde
[6] Connaissance des Énergies. (n.d.). Le transit de pétrole par le détroit d'Ormuz. https://www.connaissancedesenergies.org/le-transit-de-petrole-par-le-detroit-dormuz-241104
[7] Trading Economics. Pétrole brut Brent - Prix - Graphique - Données historiques. https://fr.tradingeconomics.com/commodity/brent-crude-oil

Ayat-Allah BOURAMDANE
Rédigé par Ayat-Allah BOURAMDANE

Enseignante - Chercheure