Sortir de l’impasse énergétique : quels scénarios pour Cuba ?
Sortir de l’impasse énergétique : quels scénarios pour Cuba ?
Cuba à l'ombre du blackout : comment la dépendance énergétique vénézuélienne et la géopolitique ont plongé le pays dans l'obscurité
Depuis 2024, Cuba traverse une crise énergétique profonde qui s'est progressivement transformée en une série de blackouts nationaux, appelés localement apagones. Ce phénomène, loin d'être ponctuel, s'inscrit dans une dégradation continue du système électrique du pays. En mars 2026, la situation atteint un niveau critique avec plusieurs effondrements complets du réseau en l'espace de quelques jours, révélant à quel point l'infrastructure énergétique cubaine est devenue fragile.
Les origines de cette crise remontent à des problèmes structurels anciens.
Le réseau électrique cubain repose en grande partie sur des centrales thermiques construites dans les années 1970 et 1980, aujourd'hui largement obsolètes.
Concrètement, cela veut dire que la majorité de l'électricité produite dans le pays provient de la combustion de carburants comme le fioul ou le diesel. Dans ces centrales, on brûle du combustible pour chauffer de l'eau, produire de la vapeur, puis faire tourner des turbines qui génèrent de l'électricité. Ce modèle énergétique est efficace, mais il dépend fortement de la disponibilité de carburant et nécessite un entretien régulier pour fonctionner correctement.
Le fait que ces centrales aient été construites dans les années 1970 et 1980 est un élément essentiel pour comprendre la situation actuelle. Cela signifie qu'elles ont aujourd'hui plus de quarante ans, ce qui est très ancien pour ce type d'infrastructure. Avec le temps, les équipements s'usent: les turbines deviennent moins performantes, les chaudières s'abîment et les pannes deviennent plus fréquentes. Normalement, ce genre d'installation devrait être modernisé ou remplacé après quelques décennies, mais à Cuba, beaucoup de ces centrales sont encore en service faute de moyens pour en construire de nouvelles.
À l'époque de leur construction, Cuba bénéficiait du soutien économique de l'Union soviétique, ce qui a joué un rôle déterminant. L'Union soviétique soutenait massivement l'économie cubaine en fournissant du pétrole à bas prix, en achetant le sucre cubain à des tarifs avantageux et en finançant de grandes infrastructures, dont les centrales électriques. Cela permettait à Cuba de faire fonctionner son économie et de développer son réseau énergétique sans dépendre des marchés internationaux.
Dans ce contexte, les centrales thermiques construites dans les années 1970 et 1980 l'ont été grâce à cette aide. L'Union soviétique fournissait non seulement l'argent, mais aussi les machines, les technologies et les ingénieurs. En pratique, cela veut dire que le système électrique cubain a été conçu pour fonctionner avec du pétrole soviétique et avec des équipements souvent d'origine soviétique. Tout l'ensemble était donc intégré dans un modèle économique dépendant de cette relation privilégiée.
Cependant, la disparition de l'Union soviétique en 1991 marque une rupture brutale. Du jour au lendemain, Cuba perd son principal partenaire économique. Les livraisons de pétrole chutent fortement, les financements s'arrêtent et les échanges commerciaux privilégiés disparaissent. Cette période est connue à Cuba sous le nom de « période spéciale », une crise économique très sévère marquée par des pénuries massives, y compris d'électricité. Les centrales continuent d'exister, mais elles ne reçoivent plus ni le carburant nécessaire en quantité suffisante, ni les pièces de rechange adaptées à leurs technologies.
Depuis cette rupture, Cuba n'a jamais vraiment réussi à remplacer ce soutien. Le pays a dû chercher d'autres partenaires, comme Venezuela, mais sans retrouver le niveau d'aide stable et massif de l'époque soviétique. Résultat : le réseau électrique est resté basé sur des infrastructures anciennes conçues pour un système économique qui n'existe plus. Sans les moyens financiers et techniques pour les moderniser en profondeur, ces installations se sont progressivement dégradées, ce qui explique en grande partie les pannes et les effondrements actuels du réseau.
Le manque d'entretien, dû à des contraintes financières persistantes, a progressivement réduit leur fiabilité.
Certaines installations tombent régulièrement en panne, et lorsqu'une centrale importante cesse de fonctionner, cela peut déséquilibrer l'ensemble du réseau. Ce phénomène a été particulièrement visible en 2024, lorsqu'une défaillance majeure a entraîné un blackout total à l'échelle nationale.
À cette fragilité technique s'ajoute une dépendance critique aux importations de carburant. Cuba ne produit pas assez de carburant (comme le pétrole, le diesel et le fioul) pour faire fonctionner toutes ses centrales. Les centrales qui produisent l'électricité ont besoin de beaucoup de carburant pour tourner, un peu comme une voiture a besoin d'essence pour rouler. Mais Cuba ne peut produire qu'environ 40% de ce dont il a besoin à l'intérieur du pays. Cela veut dire qu'il faut obligatoirement acheter ou recevoir le reste de l'énergie de l'extérieur, en important du carburant depuis d'autres pays.
Pendant longtemps, le pays comptait sur des partenaires, en particulier Venezuela*, qui lui fournissaient du pétrole à un prix avantageux ou même parfois gratuitement dans le cadre d'accords politiques. Ce pétrole importé permettait de faire fonctionner les centrales thermiques qui produisent la plus grande partie de l'électricité.
Mais lorsque ces livraisons ont diminué, pour des raisons politiques, économiques ou géopolitiques — par exemple parce que le Venezuela a réduit sa propre production ou a été soumis à des pressions internationales** — Cuba a commencé à recevoir beaucoup moins de carburant. Aujourd'hui, certains rapports indiquent que Cuba n'a même pas reçu d'importations de carburant pendant des semaines, ce qui a intensifié la crise.
Cette réduction des livraisons implique que les centrales ne peuvent plus fonctionner en continu, car elles n'ont pas assez de carburant pour tourner toute la journée. Quand une centrale ne peut fonctionner que quelques heures par jour, elle ne peut produire que partiellement l'électricité nécessaire à tout le pays. La conséquence directe est que l'État est obligé d'organiser des coupures programmées de plusieurs heures chaque jour pour gérer ce manque. En pratique, cela signifie que les lumières, les réfrigérateurs, les ventilateurs et d'autres appareils électriques sont éteints volontairement pendant des périodes déterminées, afin de répartir l'électricité disponible sur l'ensemble de la population.
À cause de cette dépendance aux importations et du fait que les livraisons ont été réduites, Cuba ne peut tout simplement pas produire assez d'électricité en permanence. C'est ce manque de carburant qui explique en grande partie pourquoi il y a aujourd'hui des coupures d'électricité longues, fréquentes et souvent imprévisibles dans tout le pays.
En 2025, la situation s'aggrave encore et entre dans une phase de crise systémique. Les pannes deviennent plus fréquentes et plus étendues, avec plusieurs effondrements du réseau enregistrés au cours de l'année. Le système électrique cesse alors de fonctionner comme un réseau stable et devient extrêmement vulnérable aux perturbations. À ce stade, une simple panne locale peut déclencher une réaction en chaîne et provoquer une coupure à grande échelle.
Le mois de mars 2026 marque un tournant particulièrement inquiétant. En l'espace de quelques semaines, plusieurs blackouts nationaux se succèdent, plongeant des millions de personnes dans l'obscurité. L'un des événements les plus marquants survient le 22 mars, lorsqu'une panne dans une centrale thermique provoque une déconnexion complète du réseau électrique. Ce type d'effondrement, appelé « collapse » du réseau, signifie que la production et la distribution d'électricité s'arrêtent presque simultanément dans tout le pays. Plus de dix millions d'habitants se retrouvent alors sans électricité, et le rétablissement du service se fait lentement et de manière partielle.
Les conséquences de ces pannes sont considérables et touchent tous les aspects de la vie quotidienne. Les grandes villes, y compris la capitale La Havane, sont plongées dans le noir pendant de longues périodes. Les hôpitaux doivent fonctionner grâce à des générateurs, souvent eux-mêmes limités par le manque de carburant. L'approvisionnement en eau est perturbé, car les systèmes de pompage dépendent de l'électricité. Les communications, notamment l'accès à internet, deviennent instables, tandis que les transports et l'activité économique sont fortement ralentis.
Cette crise est le résultat d'un enchevêtrement de facteurs. Au-delà de la vétusté des infrastructures et du manque de carburant, la situation économique globale du pays joue un rôle déterminant. Le manque de devises empêche Cuba d'investir dans la modernisation de son réseau électrique***, alors que les besoins sont estimés à plusieurs milliards de dollars. Par ailleurs, les contraintes géopolitiques compliquent l'accès aux marchés internationaux pour l'achat d'équipements ou de ressources énergétiques.
L'impact sur la population est profond et durable. Les coupures prolongées rendent difficile la conservation des aliments, aggravant les pénuries déjà existantes. Les conditions de vie se détériorent, et la frustration sociale augmente. Des manifestations ont eu lieu à plusieurs reprises, illustrant le mécontentement croissant face à la dégradation des services de base. Dans ce contexte, de nombreux Cubains envisagent de quitter le pays, contribuant à une hausse de l'émigration.
Aujourd'hui, le réseau électrique cubain est dans un état de grande vulnérabilité. Il fonctionne en permanence à la limite de ses capacités, ce qui le rend susceptible de s'effondrer à tout moment. Sans investissements majeurs, sans diversification des sources d'énergie et sans amélioration de l'approvisionnement en carburant, les pannes risquent de se poursuivre, voire de s'intensifier. La crise énergétique à Cuba dépasse ainsi le simple cadre technique : elle constitue l'un des défis les plus critiques auxquels le pays est confronté, avec des répercussions économiques, sociales et politiques majeures.
Ainsi, la crise des apagones met en évidence des déséquilibres structurels du système énergétique cubain, liés à sa dépendance aux combustibles fossiles importés et à la vétusté de ses infrastructures. Dans ce contexte, l'analyse de la structure du mix énergétique apparaît essentielle pour comprendre l'origine de ces vulnérabilités et envisager les leviers d'une transition vers un système plus résilient.
Structure du mix énergétique de Cuba
Cuba traverse depuis 2023 une crise énergétique structurelle sans précédent, caractérisée par des délestages massifs, une dépendance accrue aux importations de pétrole, et un parc de production électrique vétuste. En 2025, l'île n'a pu satisfaire que ~50% de ses besoins en électricité, avec un déficit moyen de 1 643 MW sur une demande de 3 300 MW [1-3].
Le mix énergétique de Cuba repose historiquement sur une dépendance quasi exclusive aux combustibles fossiles, en particulier le pétrole, qui a longtemps constitué la colonne vertébrale du système électrique national. Jusqu'en 2023, environ 95% de l'électricité produite provenait de centrales thermoélectriques fonctionnant au fioul lourd importé, principalement du Venezuela dans le cadre d'accords préférentiels remontant à l'époque de Chávez. Ce modèle, bien que permettant une certaine stabilité pendant deux décennies, s'est révélé extrêmement vulnérable face aux fluctuations géopolitiques et à la détérioration progressive du parc de génération. Les huit grandes centrales thermoélectriques du pays – dont les plus importantes sont Antonio Guiteras (550 MW, mise en service en 2014 mais souffrant de pannes récurrentes), Máximo Gómez, Felipe Poey, et Carlos Manuel de Céspedes – ont été construites entre les années 1970 et 1990, et leur âge moyen dépasse désormais 40 ans. Leur taux de disponibilité technique oscille entre 50 et 60%, en raison de l'usure des équipements, du manque de pièces de rechange, et de maintenances insuffisantes faute de devises fortes. Cette vétusté structurelle explique pourquoi, même lorsque le pétrole est disponible, la production effective reste bien en deçà de la capacité installée théorique, qui avoisine les 3 800 MW, alors que la demande de pointe atteint 3 300 à 3 500 MW [4-6].
La part des énergies renouvelables dans le mix électrique cubain est restée marginale jusqu'à très récemment, reflétant un retard accumulé dans les politiques de transition énergétique. En 2023, les sources renouvelables – solaire, éolien, biomasse et hydroélectricité – ne contribuaient qu'à hauteur de 5% de la production totale d'électricité. Le solaire photovoltaïque représentait à peine 3%, avec une capacité installée d'environ 260 MW, concentrée dans de petites installations décentralisées et quelques parcs pilotes. L'énergie éolienne, bien que disposant d'un potentiel théorique important (notamment dans les provinces orientales comme Holguín et Las Tunas), ne contribuait qu'à 0,1–0,3%, avec seulement 20 à 30 MW installés. La biomasse, principalement issue de la bagasse de canne à sucre – une ressource abondante dans un pays historiquement producteur de sucre – représentait environ 1 à 2%, malgré un potentiel technique estimé entre 300 et 400 MW. Quant à l'hydroélectricité, elle est quasi inexistante à Cuba en raison de l'absence de grands cours d'eau et d'un relief peu propice aux barrages de grande capacité [4].
Cependant, face à l'aggravation de la crise énergétique en 2024–2025, le gouvernement cubain a lancé un plan d'urgence solaire ambitieux, avec l'appui technique et financier de la Chine. Ce plan vise à installer 1 000 MW de capacité solaire d'ici fin 2025, puis 2 000 MW d'ici 2030, répartis sur 90 projets à travers l'île. En 2025, 49 parcs photovoltaïques ont été mis en service, portant la part du solaire à 10% du mix électrique, contre 3% deux ans plus tôt. Le premier grand parc de ce programme, d'une capacité de 21,8 MW, a été inauguré en février 2025 à Cotorro, dans la banlieue de La Havane, et plusieurs autres projets de 20 à 50 MW ont suivi dans les provinces de Santiago de Cuba, Camagüey, et Villa Clara. Grâce à ces ajouts rapides, la part totale des renouvelables dans le mix est passée à environ 12% en 2025, avec une répartition estimée à 10% pour le solaire, 1–2% pour la biomasse, et moins de 0,5% pour l'éolien. L'objectif officiel est d'atteindre 37% de renouvelables d'ici 2030, ce qui impliquerait une réduction corrélative de la part du thermique à environ 63% [5, 7].
Malgré ces progrès, des goulots d'étranglement majeurs subsistent. Le premier est l'absence quasi totale de systèmes de stockage d'énergie. La production solaire étant uniquement diurne, elle ne contribue pas aux heures de pointe de consommation, situées entre 18h et 23h, lorsque la demande culmine et que les centrales thermiques sont déjà saturées ou en panne. Sans batteries de grande capacité (Li-ion, flux redox, ou autres technologies), le solaire reste une source d'appoint incapable de stabiliser le réseau en soirée. Le deuxième défi est la faiblesse du réseau de transmission et de distribution, conçu pour un système centralisé et peu flexible. Les pertes techniques et commerciales dépassent 15–18%, et les trois pannes totales du réseau national survenues entre décembre 2025 et mars 2026 ont révélé la fragilité des infrastructures de transport haute tension. Enfin, la production nationale de pétrole, bien qu'en légère hausse grâce à des forages offshore assistés par des partenaires russes et vietnamiens, ne couvre que 30% de la consommation intérieure, obligeant Cuba à importer le reste malgré les risques de sanctions secondaires [8].
En résumé, le mix énergétique cubain est en pleine mutation, passant d'un modèle fossile hyper-centralisé et vulnérable à un système plus diversifié intégrant progressivement le solaire et la biomasse. Toutefois, cette transition reste incomplète et fragilisée par l'absence de stockage, la vétusté du réseau, et les contraintes géopolitiques liées à l'embargo américain et à la réduction des livraisons vénézuéliennes. Sans investissements massifs dans les batteries, la réhabilitation des centrales existantes, et la libéralisation partielle du secteur pour attirer des capitaux privés, le pays risque de rester prisonnier d'un équilibre précaire entre délestages chroniques et dépendance extérieure.
Ce diagnostic constitue le point de départ pour envisager différents scénarios de transition, visant à réduire ces vulnérabilités et à orienter le système énergétique vers un modèle plus diversifié, durable et sécurisé.
Scénarios de transition pour une sortie de la crise énergétique cubaine
La sortie de crise énergétique de Cuba repose d'abord sur une transformation profonde de son mix énergétique, aujourd'hui largement dépendant des hydrocarbures importés. Dans ce contexte, un premier scénario central consiste en une transition accélérée vers les énergies renouvelables. Le pays dispose d'atouts naturels considérables, notamment un ensoleillement stable tout au long de l'année et des zones côtières propices à l'éolien. Un programme national pourrait viser, par exemple, l'installation progressive de parcs solaires dans les provinces de Camagüey ou de Holguín, combinés à des micro-réseaux locaux permettant d'alimenter directement des communautés rurales ou des zones industrielles. Des projets pilotes existent déjà, mais leur montée en échelle nécessiterait des partenariats technologiques avec des acteurs étrangers comme China, qui a une expertise dans les infrastructures solaires à grande échelle, ou Spain, très active dans l'éolien. À titre d'exemple concret, une ferme solaire de 100 MW pourrait alimenter plusieurs dizaines de milliers de foyers et réduire significativement la pression sur les centrales thermiques vieillissantes.
Parallèlement, un second scénario repose sur la réforme structurelle du système énergétique, historiquement centralisé et peu efficace. Le réseau électrique cubain souffre de pertes techniques importantes et d'une dépendance à des centrales thermiques obsolètes, souvent sujettes à des pannes. Une modernisation progressive pourrait inclure la réhabilitation de ces centrales, mais aussi l'introduction d'acteurs décentralisés comme des coopératives énergétiques ou des producteurs indépendants. Par exemple, des hôtels touristiques ou des complexes industriels pourraient être autorisés à produire leur propre électricité via des installations hybrides (solaire + diesel de secours), réduisant ainsi la charge sur le réseau national. Une réforme tarifaire pourrait également être introduite afin d'encourager les économies d'énergie, notamment en modulant les prix selon les heures de consommation. Ce type de transformation, bien que techniquement faisable, impliquerait une évolution du modèle économique et politique du pays.
Un troisième levier majeur concerne la diversification des partenaires énergétiques afin de réduire la dépendance historique vis-à-vis de Venezuela, ex-fournisseur clé de pétrole subventionné (jusqu'à 100 000 barils/jour avant sa chute en 2026). Dans cette optique, Cuba pourrait renforcer ses relations avec des fournisseurs alternatifs****. L'importation de gaz naturel liquéfié (GNL) pourrait constituer une solution intermédiaire pour alimenter des centrales plus modernes et moins polluantes. Un exemple concret serait la construction d'un terminal GNL dans un port stratégique comme Cienfuegos, permettant de sécuriser l'approvisionnement énergétique tout en diversifiant les sources.
Un quatrième scénario repose sur une ouverture économique ciblée visant à attirer des investissements étrangers dans le secteur énergétique. Malgré les contraintes liées à l'embargo imposé par United States, Cuba dispose de mécanismes comme la zone spéciale de développement de Mariel pour capter des capitaux internationaux. En offrant des incitations fiscales et des garanties juridiques, le gouvernement pourrait attirer des entreprises européennes, canadiennes ou asiatiques spécialisées dans les infrastructures énergétiques. Par exemple, une entreprise pourrait financer et exploiter un parc éolien en échange d'un contrat d'achat d'électricité à long terme. Ce type de partenariat public-privé permettrait de contourner les contraintes budgétaires de l'État tout en accélérant la modernisation du secteur.
Un cinquième axe stratégique concerne la valorisation des ressources locales, notamment à travers le développement de la biomasse. L'industrie sucrière, historiquement centrale à l'économie cubaine, produit des résidus (comme la bagasse) qui peuvent être utilisés pour générer de l'électricité. En modernisant les sucreries et en intégrant des unités de cogénération, Cuba pourrait produire une énergie renouvelable pilotable, complémentaire du solaire et de l'éolien. Par exemple, une grande sucrerie équipée d'un système de cogénération pourrait alimenter non seulement ses propres besoins mais aussi injecter de l'électricité dans le réseau local. De même, le développement du biogaz à partir de déchets agricoles ou urbains pourrait offrir des solutions énergétiques décentralisées, notamment dans les zones rurales.
Un scénario plus structurel, mais aussi plus incertain, repose sur une normalisation progressive des relations avec United States. Une levée partielle ou totale de l'embargo ouvrirait l'accès à des financements internationaux, à des technologies avancées et à des marchés énergétiques plus compétitifs. Par exemple, des entreprises américaines pourraient investir dans la modernisation du réseau électrique ou dans des projets d'énergies renouvelables, tandis que Cuba pourrait importer du gaz ou du pétrole à des conditions plus avantageuses. Toutefois, ce scénario dépend de facteurs politiques complexes, tant à Washington qu'à La Havane.
Enfin, un dernier scénario, souvent sous-estimé mais essentiel, concerne la gestion de la demande énergétique. Dans un contexte de pénurie, des politiques de sobriété énergétique peuvent produire des effets rapides. Cela inclut la distribution d'équipements plus efficaces (ampoules LED, appareils électroménagers économes), la rénovation thermique des bâtiments ou encore l'adaptation des horaires industriels pour lisser la demande. Par exemple, des campagnes nationales pourraient encourager l'utilisation d'appareils énergivores en dehors des heures de pointe, réduisant ainsi les risques de coupures. Bien que ces mesures ne suffisent pas à résoudre la crise à eux seuls, ils constituent un complément indispensable aux réformes structurelles.
Dans l'ensemble, la résolution de la crise énergétique cubaine passe par une combinaison de ces scénarios, articulant transformation technologique, réformes économiques et repositionnement géopolitique.
Quels scénarios énergétiques doivent être priorisés à Cuba compte tenu des contraintes de coût, de faisabilité et d'impact à court et long terme ?
Les scénarios combinant forte faisabilité et impact rapide apparaissent comme prioritaires à court terme. C'est notamment le cas de la sobriété énergétique et, dans une certaine mesure, de la diversification des partenaires d'approvisionnement. Peu coûteux, rapides à déployer et produisant des effets immédiats, ils constituent, dans le contexte cubain marqué par des pénuries récurrentes et de fortes contraintes budgétaires, des leviers à la fois réalistes et directement mobilisables.
À l'inverse, la modernisation du système énergétique et le développement des énergies renouvelables relèvent d'une temporalité plus longue. Le solaire et la biomasse, en particulier, offrent des perspectives importantes en matière de durabilité et de réduction de la dépendance aux hydrocarbures importés. Leur déploiement suppose toutefois des investissements initiaux élevés et une adaptation en profondeur du réseau électrique, ce qui en limite la portée à court terme. Ces options s'inscrivent ainsi comme des priorités de moyen à long terme, indispensables mais progressives.
Enfin, certains scénarios, comme une normalisation des relations avec les États-Unis, présentent un potentiel d'impact élevé, mais restent contraints par une faible faisabilité politique dans le contexte actuel.
Dans cette perspective, une stratégie cohérente repose sur une approche combinée : activer des mesures immédiates — sobriété et diversification — tout en engageant progressivement des investissements dans les renouvelables et la modernisation du système. Une telle articulation permettrait de répondre à l'urgence tout en préparant une transformation structurelle durable.
Conclusion
Le mix énergétique de Cuba est aujourd'hui engagé dans une phase de transformation profonde, marquée par une évolution progressive d'un système historiquement fondé sur les énergies fossiles, centralisé et structurellement vulnérable, vers un modèle plus diversifié intégrant des sources renouvelables telles que le solaire et la biomasse. Cette dynamique de transition s'inscrit dans une volonté explicite de renforcer la sécurité énergétique, de réduire la dépendance aux importations et d'améliorer la résilience du système face aux chocs externes.
Cependant, notre analyse montre que cette transition demeure incomplète et fragile. En effet, malgré des avancées notables dans le développement des énergies renouvelables, plusieurs contraintes structurelles continuent de limiter la portée et l'efficacité de cette transformation. Parmi celles-ci, l'insuffisance des capacités de stockage constitue un frein majeur à l'intégration des sources intermittentes, tandis que la vétusté du réseau électrique et les pertes importantes de transmission réduisent significativement l'efficacité globale du système énergétique. Ces fragilités techniques s'ajoutent à des contraintes économiques persistantes, notamment les limitations d'investissement et les difficultés d'accès aux technologies.
À ces contraintes internes s'ajoutent des facteurs géopolitiques déterminants. L'embargo imposé par les United States limite l'accès aux équipements, aux technologies avancées et aux financements internationaux, ralentissant ainsi la modernisation du système énergétique. Par ailleurs, la réduction des approvisionnements en provenance du Venezuela, historiquement un partenaire énergétique clé, a accentué la vulnérabilité de l'île, en réduisant une source d'importation essentielle pour le fonctionnement du système électrique. Ces éléments illustrent la forte dépendance du système énergétique cubain à des conditions extérieures largement hors de son contrôle.
Dans ce contexte, notre analyse met en évidence que la diversification du mix énergétique constitue une condition nécessaire, mais non suffisante, pour assurer une sortie durable de la crise énergétique. Elle permet certes de réduire progressivement la dépendance aux importations et d'améliorer la résilience du système, mais ses effets restent conditionnés par la capacité à surmonter les contraintes structurelles et à mobiliser des ressources financières et technologiques suffisantes.
Par ailleurs, l'analyse des différents leviers de réforme souligne que les stratégies les plus efficaces sont celles qui combinent plusieurs dimensions : l'amélioration de l'efficacité énergétique, le développement des énergies renouvelables, la modernisation des infrastructures et la mise en œuvre de politiques de sobriété énergétique. Ces leviers agissent de manière complémentaire, en permettant à la fois de réduire la demande, d'augmenter l'offre domestique et de renforcer la robustesse du système. Toutefois, leur mise en œuvre requiert une coordination étroite des politiques publiques ainsi qu'un cadre institutionnel et économique adapté.
Ainsi, notre analyse montre que la transformation du système énergétique cubain ne peut être envisagée comme une simple transition technologique, mais doit être comprise comme un processus systémique, profondément influencé par des facteurs économiques, institutionnels et géopolitiques. La diversification du mix énergétique constitue une voie essentielle pour améliorer la sécurité énergétique de Cuba, mais elle doit s'inscrire dans une stratégie globale intégrant des réformes structurelles et une adaptation aux contraintes externes. Ce n'est qu'à cette condition que la transition énergétique pourra contribuer durablement à la sortie de crise et à la stabilisation du système énergétique cubain.
Notes
-
* Le Venezuela possède les plus grandes réserves de pétrole prouvées au monde. On estime qu'il y a environ 303 milliards de barils de pétrole sous le sol vénézuélien, ce qui représente près d'un cinquième de toutes les réserves pétrolières connues à l'échelle mondiale. Cela place le pays devant d'autres grands producteurs historiques comme l'Arabie saoudite ou l'Iran en termes de quantité d'or noir disponible.
Cependant, être riche en pétrole ne veut pas automatiquement dire produire beaucoup ou être très prospère grâce à ce pétrole. La majeure partie du pétrole du Venezuela est du pétrole brut extra‑lourd, qui est plus difficile et coûteux à extraire et à transformer que le pétrole léger que l'on trouve dans d'autres pays. Ce type de pétrole nécessite des usines de raffinage spéciales et plus d'énergie pour être transformé en carburants utilisables.
De plus, malgré ses énormes réserves, la production effective de pétrole du Venezuela reste relativement faible, à environ 900 000 barils par jour, soit seulement une petite fraction de ce que le pays pourrait produire si tout fonctionnait de manière optimale. Cela s'explique par des années de mauvaise gestion, de manque d'investissements, d'infrastructures pétrolières vieillissantes, et par l'effet des sanctions internationales qui ont limité l'accès à des technologies, des financements et des marchés extérieurs [9-11]. -
** Les relations entre Cuba et les États‑Unis ont été tendues pendant des décennies. Les gouvernements américains ont adopté des mesures très strictes contre Cuba pour faire pression sur le régime politique dans l'espoir d'un changement de gouvernement. Dans ce cadre, les États‑Unis ont commencé à cibler l'approvisionnement en pétrole de Cuba.
Concrètement, Washington a imposé des mesures qui empêchent ou découragent les pays et les entreprises de livrer du pétrole à Cuba, et menacent d'infliger des sanctions si ces livraisons continuent.
Ces restrictions ont été qualifiées par certains médias comme une "blocus énergétique" visant à couper l'accès au carburant.
Quand le Venezuela a commencé à réduire ses livraisons de pétrole à Cuba —pour des raisons internes, mais aussi sous pression américaine— Cuba s'est retrouvé avec beaucoup moins de carburant pour ses centrales électriques.
Et pendant plusieurs mois en 2026, Cuba a reçu très peu ou pas du tout de carburant provenant de ses partenaires habituels, ce qui a encore aggravé la crise énergétique. -
*** Cuba ne dispose pas d'assez d'argent en monnaie étrangère, comme le dollar ou l'euro, pour acheter ce dont il a besoin à l'étranger, car presque tout ce qui est nécessaire à son réseau électrique doit être importé. Les turbines, chaudières, transformateurs et autres équipements sophistiqués ne se trouvent pas à Cuba et doivent être payés en devises étrangères. Le carburant pour faire fonctionner les centrales thermiques est également acheté à l'extérieur et payé en dollars ou en euros. Sans ces devises, le pays ne peut ni moderniser ses centrales, ni réparer correctement son réseau, ni importer suffisamment de carburant pour produire de l'électricité de manière continue.
Les sanctions américaines et les pressions géopolitiques aggravent encore ce problème. Les sanctions interdisent ou restreignent les échanges commerciaux avec certaines entreprises et certains pays, et menacent les banques et entreprises étrangères qui voudraient fournir du pétrole, des pièces de rechange ou des équipements à Cuba. Cela rend plus difficile l'accès de Cuba aux marchés internationaux et limite ses revenus en devises étrangères, car le pays ne peut pas vendre librement ses produits ou effectuer certaines transactions financières. Par exemple, les banques étrangères peuvent refuser de traiter les paiements en dollars ou en euros vers Cuba par peur de sanctions américaines. En conséquence, même si Cuba dispose de quelques ressources ou revenus, il lui est presque impossible de les convertir en devises utilisables pour acheter ce dont il a besoin à l'extérieur.
Le résultat est un cercle vicieux : le manque de devises empêche l'achat de carburant et d'équipements, ce qui maintient le réseau électrique dans un état fragile et augmente les risques de blackouts (apagones). Plus les sanctions et pressions internationales persistent, plus il devient difficile pour Cuba de sortir de cette crise énergétique. -
**** En effet, Le Canada a fourni une aide soutenue et multiforme à Cuba au fil des décennies, en complément des mesures récentes de février 2026 consistant en 8 millions de dollars canadiens débloqués pour la sécurité alimentaire et la nutrition, en réponse à la crise énergétique et aux pénuries aggravées par les sanctions américaines et l'ouragan Melissa. Parmi les aides passées notables, en octobre 2025, Ottawa a versé plus de 3 millions de dollars en assistance humanitaire immédiate après le passage de l'ouragan Melissa, ciblant l'accès à l'eau potable, la nourriture, les abris temporaires et la reconstruction d'infrastructures essentielles. Sur l'exercice financier 2024-2025, le Canada a alloué 8,3 millions de dollars à des projets de développement durable, incluant l'amélioration de la nutrition infantile et de la sécurité alimentaire, la promotion des énergies renouvelables pour pallier la dépendance au pétrole, le renforcement économique et l'autonomisation des femmes, ainsi que la lutte contre la violence basée sur le genre. Historiquement, depuis les années 1960, le Canada a maintenu des relations diplomatiques et commerciales privilégiées avec Cuba, via des programmes comme le Fonds canadien d'initiatives locales (FCIL), qui finance en 2025 des micro-projets communautaires à hauteur de 35 000 dollars canadiens par initiative, souvent en partenariat avec des ONG et agences ONU pour un impact direct sur les populations vulnérables [12, 13].
La Russie, alliée stratégique historique, domine le soutien énergétique via des pétroliers réguliers (navires-citernes de brut), un crédit de 65 millions d'euros en novembre 2024 pour moderniser les centrales thermoélectriques (unités à combustion de fuel produisant 90% de l'électricité cubaine), la rénovation de trois unités de 100 MW et un nouveau bloc de 200 MW, plus 60 millions USD en janvier 2025 pour combustibles (pétrole/mazout) et 2 millions USD en dons pour réparations, atténuant les blackouts [14, 15].
D'autres acteurs jouent un rôle moindre : le Venezuela, ex-fournisseur clé de pétrole subventionné (jusqu'à 100 000 barils/jour avant sa chute en 2026), est neutralisé par les sanctions ; la Chine exprime un soutien diplomatique ferme contre le blocus tout en accordant des prêts réduits pour énergies renouvelables (solaire/éolien) un taux d'intérêt très faible (voire nul), un long délai de remboursement et parfois une période de pause avant de commencer à rembourser, sans aides massives récentes ; le Venezuela, ex-fournisseur historique clé, est neutralisé par ses propres sanctions et sa production effondrée ; le Mexique participe au convoi « Nuestra America » (initiative militante de mars 2026 avec 500 militants de 30 pays livrant aide symbolique à La Havane, incluant nourriture et médicaments).
L'Union européenne soutient Cuba « via le dialogue », ce qui signifie qu'elle privilégie la discussion et la coopération plutôt qu'une aide directe massive comme des dons ou des livraisons de ressources. Concrètement, cela passe par des échanges diplomatiques réguliers avec les autorités cubaines. L'UE organise des rencontres pour discuter de la situation économique, sociale et politique du pays, afin de mieux comprendre ses besoins et encourager certaines évolutions.
Références
[1] Connaissance des Énergies. (2026). Cuba parvient tout juste à satisfaire la moitié de ses besoins en électricité.
[2] Ministère de l'Énergie et des Mines de Cuba. (2025). Informe sobre la situación del Sistema Eléctrico Nacional 2024–2025 (Rapport officiel). MINEM.
[3] Passion Varadero. (2025). Comprendre l'électricité à Cuba : pourquoi ça coupe et ce que l'avenir nous réserve. Passion Varadero.
[4] AFP. (2024). À Cuba, crise énergétique et difficile transition vers les énergies renouvelables. Connaissances des Énergies.
[5] Pressenza. (2026). Énergie : Cuba mise sur le solaire pour réduire sa dépendance aux combustibles fossiles. Pressenza – Agence de presse et de communication pour la paix et les droits humains.
[6] Vicente de la O Levy. (2025). Priorité absolue : la production d'électricité [Podcast n°31, Présidence de la République de Cuba].
[7] PV Magazine. (2025, 27 février). Cuba inaugure la première centrale de son plan solaire. PV Magazine France.
[8] de la O Levy, V. (2025). Le ministre de l'Énergie et des Mines prévoit une rapide amélioration, mais partielle, du réseau électrique cubain. Cuba Coopération France.
[9] BBC News Afrique. (2026). De combien de réserves pétrolières dispose le Venezuela et en doit-il profiter ?.
[10] Revue Conflits. (2025). Pétrole au Venezuela : beaucoup de réserves, peu de production.
[11] Transitions Énergies. (2026). Venezuela, les plus grandes réserves de pétrole au monde ne seront sans doute jamais exploitées.
[12] Affaires mondiales Canada. (2026). Le Canada apporte son aide à la population de Cuba. Gouvernement du Canada.
[13] Affaires mondiales Canada. (2025). Le Fonds canadien d'initiatives locales – Cuba (2025). Gouvernement du Canada.
[14] CiberCuba. (2025). Rusia al rescate: promete ayudar al régimen cubano en medio de la peor crisis de su historia.
[15] CiberCuba. (2025). Rusia otorga crédito a Cuba para la compra de combustible.
Articles similaires
Détroit d'Ormuz et réserves iraniennes, la guerre qui ébranle l'équilibre énergétique mondial - 2ème partie
Détroit d'Ormuz et réserves iraniennes, la guerre qui ébranle l'équilibre énergétique mondial - 1ère partie
L'excellence sous surveillance : ce que disent (et taisent) les classements universitaires mondiaux
Mise sous tension de la ligne 400 kV Sidi Bennour – Laâwamer
Péninsule Ibérique : les dessous du blackout - défaillance technique, faute aux énergies renouvelables, hypothèse de cyberattaque ou phénomène météorologique ?