4% du marché mondial de l'hydrogène vert en 2030 : ambition atteignable ou surestimée pour le Maroc ?
4% du marché mondial de l'hydrogène vert en 2030 : ambition atteignable ou surestimée pour le Maroc ?
Au début des années 2020, l'hydrogène vert n'était encore qu'un marché embryonnaire, presque expérimental, avec une production mondiale comprise entre 0,5 et 1 million de tonnes en 2024. Pourtant, en l'espace de quelques années, les scénarios énergétiques internationaux, notamment ceux alignés sur la neutralité carbone, ont profondément transformé cette perspective. À l'horizon 2030, la demande pourrait atteindre 80 millions de tonnes, avant de s'envoler entre 500 et 600 millions de tonnes d'ici 2050. Cette évolution traduit une mutation structurelle du système énergétique mondial, où l'hydrogène devient un vecteur clé pour décarboner les secteurs les plus difficiles, comme l'industrie lourde, le transport maritime ou l'aviation.
Dans ce contexte, certains pays ont cherché à se positionner tôt sur ce marché en développement, avec l'objectif de produire et d'exporter de l'hydrogène vert et ses dérivés (ammoniac, carburants synthétiques, acier vert). Cette stratégie repose généralement sur deux facteurs : un fort potentiel en énergies renouvelables et une proximité avec les zones de forte demande future, notamment l'Europe.
Au niveau national, le développement suit une progression graduelle. La demande nationale devrait passer de 4 TWh en 2030 (soit 0,12 à 0,15 Mt d'hydrogène) à 22 TWh en 2040 (0,7 à 0,8 Mt), puis à 40 TWh en 2050 (1,2 à 1,5 Mt). Cette croissance s'accompagne d'un développement parallèle des capacités renouvelables, estimées à 2 GW en 2030, 12 GW en 2040, puis 20 GW en 2050 dédiés à l'hydrogène. Cependant, l'essentiel de la dynamique ne repose pas uniquement sur la demande interne. Les projections incluent aussi une forte orientation vers l'export, avec des volumes pouvant aller de 0,3 à 0,65 million de tonnes en 2030, puis entre 3,4 et 9,5 millions de tonnes en 2050 [*]. L'objectif le plus ambitieux reste toutefois de couvrir 4% de la demande mondiale dès 2030, une cible qui, comme nous le verrons, soulève des interrogations majeures quant à sa faisabilité réelle.
Comment structurer et faire évoluer une filière hydrogène sur le long terme, de la mise en place à l'industrialisation mondiale (2020–2050) ?
Plutôt que de se lancer de manière désordonnée, cette filière s'inscrit dans une stratégie structurée en trois phases (2020–2050), chacune correspondant à un niveau croissant de maturité technologique, industrielle et commerciale (c'est-à-dire des technologies encore nouvelles et en phase d'expérimentation au départ, puis des installations industrielles capables de produire de grandes quantités de façon fiable et régulière, et enfin un marché pleinement organisé où l'hydrogène et ses dérivés sont échangés à grande échelle avec des clients internationaux dans des conditions stables et compétitives).
La première phase, couvrant la décennie 2020–2030, est celle de la mise en place. Elle repose sur la création d'un cadre réglementaire solide, incarné par l'« Offre Maroc Hydrogène », qui définit précisément les règles du jeu pour les investisseurs : accès au foncier, critères de sélection, avantages fiscaux, et processus complet allant de l'appel d'offres jusqu'à la production et l'export [**]. Cette structuration est essentielle, car elle réduit les incertitudes et sécurise les investissements dans un secteur encore émergent [***].
Cette phase s'est concrétisée par la sélection de 5 consortiums internationaux et nationaux, donnant naissance à 6 projets industriels majeurs. L'ensemble représente un investissement colossal de 319 milliards de dirhams (environ 32,5 milliards de dollars) [****]. Ces projets sont concentrés majoritairement dans le sud du pays, où les conditions naturelles permettent un déploiement à très grande échelle, avec des réserves foncières pouvant atteindre 30 000 hectares par projet, dans le cadre d'une stratégie nationale mobilisant jusqu'à 1 million d'hectares pour cette filière [*****].
Comment des projets individuels de production d'hydrogène vert s'additionnent-ils pour former une ambition industrielle nationale ?
Lorsque l'on entre dans le détail des projets [****], une logique commune se dessine clairement. Chaque projet repose sur une combinaison d'énergies renouvelables, généralement comprise entre 1 et 1,8 GW, alimentant des électrolyseurs capables de produire environ 80 000 à 100 000 tonnes d'hydrogène par an. Cet hydrogène est ensuite transformé, dans la majorité des cas, en ammoniac, avec des volumes atteignant 500 000 à 600 000 tonnes par an.
Pris individuellement, ces chiffres peuvent sembler impressionnants, car chaque projet affiche des capacités importantes en termes de production d'hydrogène ou de dérivés. Mais c'est en les additionnant et en les considérant comme un ensemble cohérent qu'on comprend réellement l'ambition globale : non pas un projet isolé, mais une montée en puissance progressive d'un système industriel complet à l'échelle nationale. Les six projets principaux pourraient produire à eux seuls environ 0,5 à 0,6 million de tonnes d'hydrogène par an (ce chiffre est obtenu en additionnant les capacités individuelles de chaque projet, estimées chacune à environ 80 000 à 100 000 tonnes d'hydrogène vert par an, soit 6 projets × ~80–100 kt/an = ~480 000 à 600 000 tonnes/an. C'est ainsi qu'on obtient la fourchette 0,5 à 0,6 million de tonnes/an). En y ajoutant les projets complémentaires, le potentiel pourrait atteindre environ 1 million de tonnes après 2030 qui apportent ensemble une capacité supplémentaire estimée à environ 0,3 à 0,5 million de tonnes équivalent hydrogène par an, portant le total cumulé du portefeuille national à près de 1 million de tonnes/an---0,8 à 1,1 Mt (0,5+0,3 à 0,6+0,5), arrondi à ≈ 1 Mt/an---après 2030.
Peut-on atteindre 4% de la demande mondiale d'hydrogène vert dès 2030 ?
Pour comprendre si l'objectif de 4% de la demande mondiale d'hydrogène vert en 2030 est atteignable, il faut d'abord mettre en relation les ordres de grandeur mondiaux et les capacités annoncées pour le Maroc, puis vérifier la cohérence entre production, consommation interne et export.
À l'échelle mondiale, la demande d'hydrogène vert (produit uniquement par électrolyse à partir d'énergies renouvelables) est estimée à environ 0,5 à 1 Mt en 2024, mais elle devrait connaître une croissance très rapide pour atteindre environ 80 Mt en 2030 dans un scénario compatible avec le net zéro, puis entre 500 et 600 Mt à l'horizon 2050. Cela signifie que le marché mondial est encore en phase de structuration en 2030, mais avec une expansion extrêmement rapide.
Dans ce contexte, 4% de la demande mondiale en 2030 correspondrait à environ 3,2 Mt d'hydrogène vert (car 4% de 80 Mt = 3,2 Mt). C'est ce volume que le Maroc devrait théoriquement produire et/ou exporter pour atteindre cet objectif.
Du côté marocain, la stratégie repose sur deux blocs distincts. Le premier est la demande nationale, c'est-à-dire l'hydrogène consommé localement pour décarboner l'industrie (engrais, sidérurgie, stockage énergétique et futurs usages). Cette demande est estimée à 4 TWh en 2030, soit environ 0,12 à 0,15 Mt d'hydrogène, avec une capacité associée d'environ 2 GW d'énergies renouvelables. Ce volume reste limité car le Maroc ne vise pas une consommation massive interne, mais une utilisation ciblée pour remplacer les énergies fossiles dans les secteurs stratégiques.
Le second bloc est celui de la production orientée vers l'export, qui constitue le cœur de la stratégie. Les projections indiquent un potentiel d'export de seulement 0,3 à 0,65 Mt en 2030, pour atteindre ensuite 3,4 à 9,5 Mt en 2050. Cette production repose sur les grands projets industriels (consortiums internationaux et nationaux), avec environ 20 GW d'énergies renouvelables à maturité pour ces projets, mais avec une montée en puissance progressive entre 2028 et 2035.
C'est ici que la correction importante doit être apportée : si l'on additionne la demande nationale (0,12–0,15 Mt) et les exportations prévues (0,3–0,65 Mt), la production totale probable du Maroc en 2030 se situe plutôt autour de 0,4 à 0,8 Mt, voire légèrement plus dans un scénario optimiste. Cela reste très inférieur aux 3,2 Mt nécessaires pour atteindre 4% du marché mondial.
Même en supposant une accélération importante des projets, plusieurs contraintes structurelles rendent difficile l'atteinte des objectifs, notamment le fait que les projets industriels nécessitent généralement entre 5 et 8 ans de développement, que les capacités renouvelables et d'électrolyse doivent être construites de manière quasi simultanée, que les infrastructures d'export (ports, ammoniac, e-fuels et stockage) ne seront pas encore pleinement opérationnelles en 2030, et que la demande mondiale, estimée à 80 Mt, reste très élevée par rapport aux capacités des nouveaux entrants.
Ainsi, la conclusion technique est claire : l'objectif de 4% en 2030 n'est pas atteignable avec les capacités actuellement annoncées. Dans ce contexte, la trajectoire réaliste pour 2030 relève avant tout d'une phase d'amorçage stratégique : le Maroc ne serait pas encore un acteur de poids en volume, mais plutôt un pays pionnier structurant, capable de sécuriser ses premiers grands contrats internationaux, de tester ses chaînes industrielles intégrées et de positionner ses ports et corridors logistiques. L'enjeu principal est donc qualitatif : installer les bases industrielles plutôt que viser une part de marché élevée.
À l'horizon 2050, le marché mondial de l'hydrogène vert pourrait atteindre entre 500 et 600 Mt, ce qui rend le seuil de 4% équivalent à environ 20 à 24 Mt. Dans les projections actuelles, le Maroc disposerait d'un potentiel d'export situé entre 3,4 et 9,5 Mt, auquel s'ajoute une demande interne estimée entre 1,2 et 1,5 Mt. Même dans un scénario optimiste, cela placerait le pays en dessous du seuil des 4%, sauf accélération majeure des investissements et extension massive des capacités renouvelables et industrielles. La trajectoire réaliste à cet horizon n'est donc pas nécessairement une course au volume, mais plutôt une consolidation en tant que hub énergétique régional majeur, spécialisé dans les dérivés à forte valeur ajoutée comme l'ammoniac vert, les carburants synthétiques et l'acier vert.
En résumé, la dynamique montre une évolution progressive : en 2030, une phase de démarrage avec 0,3 à 0,65 Mt ; et en 2050, une montée en puissance vers 3,4 à 9,5 Mt, insuffisante seule pour atteindre 4% d'un marché beaucoup plus vaste (500 à 600 Mt), mais suffisante pour asseoir un rôle stratégique majeur dans les chaînes de valeur mondiales.
Comment le Maroc peut-il se rapprocher de l'objectif de 4% du marché mondial de l'hydrogène vert ?
Pour se rapprocher d'une trajectoire compatible avec une part de 4% du marché mondial de l'hydrogène vert, il est nécessaire de raisonner en objectifs chiffrés et en étapes cumulatives. À l'horizon 2030, le marché mondial est estimé à environ 80 Mt, ce qui signifie que 4% = 80 × 0,04 = 3,2 Mt d'hydrogène vert.
Dans le cas du Maroc, les projections actuelles indiquent une production totale réaliste comprise entre 0,4 et 0,8 Mt, décomposée en 0,12 à 0,15 Mt pour la demande nationale (issue de 4 TWh, soit 4 × 10⁹ kWh ÷ 33 ≈ 0,12 Mt) et 0,3 à 0,65 Mt pour l'export. L'écart avec l'objectif de 3,2 Mt est donc de 3,2 − 0,4 = 2,8 Mt (scénario bas); 3,2 − 0,8 = 2,4 Mt (scénario haut).
Pour réduire cet écart, il faudrait accélérer fortement les capacités installées, en passant d'environ 2 GW d'énergies renouvelables dédiées aujourd'hui planifiées à environ 10 à 12 GW cumulés supplémentaires d'ici 2030, tout en portant les capacités d'électrolyse à environ 4 à 6 GW cumulés. Dans un scénario très optimiste, cela permettrait d'atteindre une production proche de 1,5 Mt en 2030, ce qui reste inférieur aux 3,2 Mt requis, mais représente environ 3 à 4 fois les niveaux actuels projetés.
À l'horizon 2050, le marché mondial est projeté entre 500 et 600 Mt, ce qui place l'objectif de 4% entre 500 × 0,04 = 20 Mt et 600 × 0,04 = 24 Mt.
Les scénarios actuels pour le Maroc indiquent une capacité d'export comprise entre 3,4 et 9,5 Mt, à laquelle s'ajoute une demande interne estimée entre 1,2 et 1,5 Mt, soit un total potentiel de 4,6 à 11 Mt. L'écart avec l'objectif est donc de 20 − 4,6 = 15,4 Mt (scénario bas); 24 − 11 = 13 Mt (scénario haut).
Cela implique une multiplication des capacités par un facteur d'environ 2 à 4 selon les scénarios. En termes d'infrastructures, cela correspondrait à environ 40 à 60 GW d'énergies renouvelables dédiées à l'hydrogène et 20 à 30 GW d'électrolyse installée. Cela supposerait également une capacité industrielle de conversion atteignant environ 15 à 25 Mt/an d'ammoniac vert, ainsi que le développement de plusieurs millions de tonnes supplémentaires via les filières d'acier vert et de carburants synthétiques.
Choix stratégique clé : nouvelles centrales vs existantes
Il existe un débat important : est-ce qu'il vaut mieux utiliser les centrales d'énergie renouvelable déjà existantes ou construire de nouvelles centrales spécialement pour fabriquer de l'hydrogène ?
Au début, utiliser les centrales déjà là peut sembler une bonne idée. C'est un peu comme dire : « on a déjà des panneaux solaires et des éoliennes, utilisons-les directement pour faire de l'hydrogène ». Cela paraît plus simple, plus rapide et moins cher.
Mais en réalité, ça pose des problèmes. Ces centrales servent déjà à produire de l'électricité pour les maisons, les écoles, les hôpitaux et les usines du pays. Si on commence à utiliser cette électricité pour fabriquer de l'hydrogène, il peut en manquer pour les besoins essentiels du Maroc. C'est comme si on prenait de l'eau dans une bouteille déjà utilisée pour boire : il n'en reste plus assez pour tout le monde.
Il y a aussi un autre problème : fabriquer de l'hydrogène demande une électricité très régulière et stable, alors que les centrales existantes produisent parfois plus, parfois moins, selon le soleil ou le vent. Ce n'est pas idéal pour ce type de production.
À l'inverse, construire de nouvelles centrales uniquement pour l'hydrogène est comme créer un système entièrement dédié à une seule mission. Dans ce cas, toute l'électricité produite sert uniquement à fabriquer de l'hydrogène vert, sans toucher aux besoins du pays. On est donc sûr de ne pas créer de manque ailleurs.
En plus, tout est mieux organisé : les panneaux solaires, les éoliennes, les machines qui transforment l'électricité en hydrogène et même les usines qui dessalent l'eau de mer sont conçus ensemble pour fonctionner comme un seul grand système. Cela rend la production plus efficace.
Dans le sud du Maroc, c'est encore plus intéressant, car il y a beaucoup de soleil et de vent. Quand il n'y a pas de soleil, il y a souvent du vent, et inversement. Cela permet de produire de l'énergie plus souvent et de manière plus régulière, ce qui rend le système plus efficace et moins coûteux sur le long terme.
Bien sûr, construire tout cela demande beaucoup plus d'argent et prend plus de temps au début. Mais à grande échelle, c'est la solution la plus solide et la plus logique pour produire de l'hydrogène vert de manière durable.
Rôle critique du dessalement
Pour fabriquer de l'hydrogène, il faut une chose très simple mais très précieuse : de l'eau. En effet, pour produire seulement 1 kg d'hydrogène, il faut environ 9 litres d'eau. Et si on parle de grandes quantités, comme 1 million de tonnes d'hydrogène, cela représente environ 9 millions de mètres cubes d'eau. C'est énorme.
Le problème, c'est que le Maroc est un pays où l'eau douce est déjà rare et très demandée par les gens, l'agriculture et les villes. Utiliser cette eau douce pour fabriquer de l'hydrogène reviendrait à retirer de l'eau aux habitants et aux champs, ce qui n'est pas possible à grande échelle.
On pourrait se demander : “Pourquoi ne pas utiliser de l'eau des rivières, des barrages ou des nappes souterraines ?” La réponse est simple : ces sources sont déjà très sollicitées et parfois fragiles. Les utiliser pour l'hydrogène mettrait encore plus de pression sur des ressources qui doivent avant tout servir à boire et à produire de la nourriture.
C'est là qu'intervient une solution très importante : le dessalement de l'eau de mer. Le Maroc est un pays avec une très longue côte, donc il a accès à une immense quantité d'eau salée, celle de l'océan. Cette eau n'est pas directement utilisable pour boire ou pour l'industrie, mais on peut la transformer en eau douce grâce à des usines spéciales appelées usines de dessalement.
Ces usines deviennent alors une solution idéale : au lieu de prendre de l'eau douce déjà limitée, on utilise l'eau de mer, qui est presque illimitée. Cela permet de produire l'hydrogène sans mettre en danger les ressources en eau du pays.
Mais il y a un point très important : ces usines de dessalement consomment beaucoup d'énergie. C'est pour cela qu'elles doivent être alimentées par des énergies renouvelables comme le soleil et le vent, afin que tout le système reste propre et durable.
Ainsi, le dessalement n'est pas juste une petite partie du projet. C'est une pièce essentielle, comme une “source d'eau spéciale” qui rend possible toute l'industrie de l'hydrogène vert sans toucher à l'eau dont les gens ont besoin pour vivre.
Pour conclure, l'ambition marocaine dans l'hydrogène vert s'inscrit dans une trajectoire progressive, où la cohérence industrielle compte autant que les volumes. À court terme, en 2030, avec une production estimée entre 0,3 et 0,65 Mt, le Maroc reste dans une phase de structuration : l'enjeu principal est de poser les bases industrielles, logistiques et contractuelles plutôt que de viser une part de marché élevée.
À long terme, en 2050, malgré une production projetée entre 3,4 et 9,5 Mt, le poids du marché mondial (estimé à 500 à 600 Mt) rend l'objectif de 4% plus difficile à maintenir, mais confirme le Maroc comme un acteur énergétique majeur et un hub régional structurant.
Notes
[*] La demande nationale d'hydrogène vert correspond uniquement aux usages internes (industrie, stockage d'énergie et transports à long terme) et se distingue des capacités dédiées aux grands projets industriels orientés vers l'export de dérivés comme l'ammoniac ou les e-fuels, certains projets pouvant toutefois combiner les deux dans une logique à la fois de décarbonation de l'économie et d'intégration au marché international, avec des capacités estimées à 2 GW en 2030, 12 GW en 2040 et 20 GW pour le marché intérieur, contre environ 20 GW à maturité pour l'export.
[**] Le Maroc demande à de grandes entreprises du monde entier de proposer des projets complets qui incluent des panneaux solaires, des éoliennes, des machines qui fabriquent l'hydrogène, et des systèmes pour le transformer en produits transportables comme de l'ammoniac. Ensuite, l'État vérifie si ces entreprises sont assez solides et capables de réaliser de très grands projets. Les meilleures propositions sont choisies et signent des accords pour utiliser des terrains. Après, les entreprises font des plans très détaillés, puis construisent les installations, les testent, et les mettent en marche petit à petit, surtout à partir de 2030. Une fois tout prêt, l'hydrogène est produit en grande quantité, utilisé au Maroc et envoyé vers d'autres pays. Enfin, l'État surveille tout pour vérifier que les projets fonctionnent bien, respectent l'environnement et tiennent leurs promesses.
Pour choisir un site, on vérifie plusieurs choses importantes : est-ce qu'il y a assez de soleil et de vent pour produire de l'énergie ? Est-ce qu'il y a de l'eau ou la possibilité de dessaler l'eau de mer ? Est-ce que le terrain est stable et facile à aménager ? Est-ce que le lieu est proche des routes et des ports pour transporter les produits ? Et enfin, est-ce que le projet respecte la nature et ne détruit pas des zones protégées ?
[***] Produire de l'hydrogène vert, c'est un peu comme construire une énorme usine de super énergie propre avant même de savoir exactement combien d'argent elle va rapporter. Par exemple, une entreprise peut devoir dépenser des milliards pour installer des panneaux solaires dans le désert et des machines spéciales qui transforment l'eau en hydrogène, sans être sûre du prix auquel elle vendra ce carburant dans 10 ans.
Il y a d'abord le risque du prix. C'est comme si tu fabriquais des gâteaux sans savoir combien les gens seront prêts à les acheter demain. L'hydrogène vert est encore nouveau, donc son prix change beaucoup selon les pays. Par exemple, en Europe, une année il peut être très demandé et cher, et l'année suivante le prix peut baisser si d'autres énergies deviennent plus intéressantes.
Ensuite, il y a le risque des machines. Les équipements comme les électrolyseurs sont un peu comme des robots très avancés qui cassent les molécules d'eau pour fabriquer de l'hydrogène. Mais comme c'est une technologie récente, c'est un peu comme acheter un téléphone tout nouveau : il peut être très performant, mais aussi encore en “phase d'amélioration”, donc parfois plus fragile ou coûteux à réparer. Par exemple, certaines usines doivent tester différentes versions de ces machines avant de trouver les plus fiables.
Il y a aussi le risque des règles et de l'organisation. Avant même de produire, les entreprises doivent obtenir des autorisations et des terrains. C'est comme si tu voulais construire un parc d'attractions : tu dois d'abord demander la permission, acheter le terrain, faire des plans, et tout cela coûte de l'argent sans que le parc soit encore ouvert. Dans l'hydrogène, cela peut durer des années avant la première goutte d'hydrogène vendue.
Enfin, il y a le risque du marché. Par exemple, si un pays européen décide de produire lui-même plus d'énergie propre ou change ses lois, il peut acheter moins d'hydrogène à l'étranger. C'est comme si un client important décidait soudain de ne plus commander autant de produits : cela change tout pour l'entreprise.
Pour aider les entreprises à avancer plus facilement, un cadre est mis en place pour organiser les projets et réduire les difficultés. D'abord, l'accès au terrain est simplifié : au lieu de devoir chercher et acheter des terrains pendant des années, les entreprises se voient proposer directement des zones déjà identifiées comme adaptées (souvent des régions désertiques ou côtières très ensoleillées et ventées). C'est un peu comme si on leur montrait à l'avance les meilleurs emplacements pour construire une grande usine, puis qu'on leur réservait ces terrains pour éviter les conflits et les longues démarches administratives.
Ensuite, il y a les avantages fiscaux. Cela signifie que l'État réduit certains coûts liés aux impôts ou aux taxes pour rendre les projets moins chers à construire. Par exemple, si une entreprise doit importer des panneaux solaires, des éoliennes ou des machines très coûteuses, elle peut payer moins de taxes sur ces équipements. C'est un peu comme une réduction spéciale accordée pour encourager quelqu'un à construire quelque chose de très important et très cher, afin de rendre l'investissement plus attractif.
Enfin, contrairement à d'autres secteurs de l'énergie où le prix peut être garanti à l'avance, il n'existe pas encore de prix fixe pour l'hydrogène vert. Cela veut dire que les entreprises ne savent pas exactement combien elles vont vendre leur production dans le futur. C'est comme vendre un produit dont le prix change tous les jours au marché : parfois il vaut cher, parfois moins cher, selon les acheteurs et la demande. Cela s'explique parce que ce marché est encore nouveau, pas encore bien organisé, et qu'il n'existe pas encore de règles mondiales stables pour fixer un prix unique.
[****] Les projets de l'« Offre Maroc hydrogène vert » forment un grand programme industriel composé de 6 projets majeurs portés par 5 consortiums internationaux, avec un investissement total d'environ 319 milliards de dirhams (≈ 32,5 milliards USD). Ils sont surtout situés dans le sud du Maroc et peuvent occuper de très grandes surfaces, allant jusqu'à 30 000 hectares par projet, dans une stratégie globale pouvant mobiliser jusqu'à 1 million d'hectares. À terme, ces projets doivent créer une chaîne complète : production d'électricité renouvelable, fabrication d'hydrogène, puis transformation en produits exportables comme ammoniac, e-fuels et acier vert, avec environ 20 GW d'énergies renouvelables, 10 GW d'électrolyse et jusqu'à 8 millions de tonnes/an de dérivés.
Le premier projet, porté par le consortium ORNX, est centré sur l'ammoniac vert pour l'export, produit à partir d'hydrogène fabriqué avec environ 1,8 GW d'énergies renouvelables. Il vise environ 100 000 tonnes d'hydrogène transformées en 560 000 à 600 000 tonnes d'ammoniac par an, pour un investissement d'environ 4,5 milliards de dollars, avec un démarrage autour de 2028–2029 dans le sud (Laâyoune et environs).
Le deuxième projet, TAQA–Cepsa, produit de l'hydrogène, de l'ammoniac et des e-fuels, notamment pour les transports. Situé à Dakhla, il utilise environ 1,2 GW d'énergies renouvelables et vise 80 000 à 100 000 tonnes d'hydrogène, 500 000 tonnes d'ammoniac et 50 000 à 60 000 tonnes d'e-fuels, avec une mise en service progressive à partir de 2030.
Le troisième projet, porté par Nareva, est un projet très intégré qui produit de l'ammoniac, des e-fuels et de l'acier vert pour l'industrie locale et l'export. Installé à Laâyoune–Boujdour, il mobilise environ 1,5 GW d'énergies renouvelables, avec environ 90 000 à 100 000 tonnes d'hydrogène, 450 000 à 500 000 tonnes d'ammoniac, 40 000 à 50 000 tonnes d'e-fuels et 200 000 à 250 000 tonnes d'acier vert, avec une montée en puissance vers 2035.
Le quatrième projet, Acwa Power, est concentré sur l'acier vert à Boujdour. Il utilise environ 1 GW d'énergies renouvelables, produit environ 80 000 tonnes d'hydrogène et jusqu'à 200 000 à 250 000 tonnes d'acier vert, sans production d'ammoniac ni de carburants.
Le cinquième projet, porté par UEG et China Three Gorges, est orienté vers l'export d'ammoniac vert depuis Dakhla, avec environ 1 GW d'énergies renouvelables, 90 000 tonnes d'hydrogène et 500 000 à 550 000 tonnes d'ammoniac, visant principalement les marchés asiatiques et européens.
Le sixième projet est en réalité un deuxième site du consortium ORNX, situé aussi dans le sud (Laâyoune ou zones proches), avec environ 1 GW d'énergies renouvelables, 90 000 à 100 000 tonnes d'hydrogène et environ 550 000 tonnes d'ammoniac, pour renforcer la capacité d'export du groupe.
En plus de ces six projets, il existe des projets complémentaires. Le projet Chbika, situé à Guelmim–Oued Noun, prévoit environ 1 GW d'énergies renouvelables et 200 000 tonnes d'ammoniac vert, avec un accord signé en 2024 et une phase avancée en 2025. Le partenariat avec ENGIE vise, lui, à décarboner l'industrie des engrais grâce à des projets combinant électricité renouvelable, hydrogène, ammoniac vert et dessalement, avec un investissement estimé autour de 4 milliards d'euros.
En résumé, les 6 projets principaux + projets complémentaires forment un immense écosystème industriel qui transforme le Maroc en futur hub mondial de l'hydrogène vert, combinant production d'énergie, transformation industrielle et export à grande échelle.
[*****] Si je devais imaginer une option stratégique possible pour développer l'hydrogène vert au Maroc, je pourrais naturellement envisager de concentrer une grande partie des projets dans les régions du Sud, comme Guelmim-Oued Noun ou Dakhla-Oued Ed-Dahab, même si d'autres zones du pays ont aussi un fort potentiel énergétique. Ce choix pourrait d'abord s'expliquer par l'espace disponible : dans ces régions, il existe de très vastes terrains peu peuplés, ce qui permettrait d'installer de grandes centrales solaires et éoliennes sans entrer en conflit avec des zones urbaines, agricoles ou industrielles. À l'inverse, dans des régions plus denses comme le Nord, il serait plus difficile de trouver de très grandes surfaces continues pour des projets industriels de cette taille.
Ensuite, le Sud pourrait être intéressant car il combine naturellement le soleil et le vent. On pourrait donc imaginer des installations plus efficaces, car les panneaux solaires fonctionnent presque toute l'année avec un fort ensoleillement, tandis que les éoliennes profiteraient des vents réguliers de la façade atlantique. Cette complémentarité permettrait de produire de l'électricité de manière plus stable, ce qui est important pour faire fonctionner les machines qui transforment l'eau en hydrogène. Dans d'autres régions, on aurait soit beaucoup de soleil mais moins de vent, soit l'inverse, ce qui rendrait la production moins équilibrée.
Un autre avantage possible du Sud serait lié à l'export. Comme ces régions sont proches de la mer, on pourrait imaginer construire des ports spécialisés ou renforcer ceux déjà existants pour envoyer facilement les produits comme l'ammoniac vert vers l'Europe ou d'autres marchés. Cela réduirait les distances entre les lieux de production et les points d'exportation. Dans le Nord, même si les ports sont très développés, ils sont déjà très utilisés, ce qui pourrait limiter leur capacité à accueillir de nouveaux grands projets industriels.
On pourrait aussi voir ce choix comme une manière de développer davantage ces régions du Sud. En y installant des projets industriels majeurs, cela permettrait de créer des emplois, de construire des routes, des ports et d'autres infrastructures, et donc de réduire les différences de développement entre les régions du pays. L'hydrogène vert deviendrait alors non seulement un projet énergétique, mais aussi un outil pour transformer l'économie locale.
Cependant, si toute la stratégie était concentrée uniquement dans le Sud, cela pourrait aussi poser certains problèmes. Par exemple, cela rendrait le système dépendant d'une seule zone géographique, ce qui peut être risqué. On pourrait aussi sous-exploiter le potentiel du Nord et de l'Est, qui disposent eux aussi de bonnes ressources en énergie renouvelable. À long terme, il serait peut-être plus équilibré d'imaginer une répartition plus large des projets sur plusieurs régions.
En résumé, concentrer les projets dans le Sud peut sembler une option très logique au début, car cela permet de gagner en efficacité, en espace et en cohérence logistique. Mais cette stratégie pourrait aussi être complétée plus tard par une ouverture vers d'autres régions afin de rendre l'ensemble du système plus équilibré et plus solide.
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