Géoécriture : pour une souveraineté géoscientifique du 21e siècle
5 avril 2025 07:04 | Youssef DAAFI
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Géoécriture : pour une souveraineté géoscientifique du 21e siècle

Introduction

Et si le véritable pouvoir ne résidait pas uniquement dans la possession des ressources naturelles, mais dans la capacité à les documenter, structurer et transmettre ?

La géoécriture, discipline émergente à la croisée de la géologie, de la stratégie et de la communication scientifique, offre une réponse essentielle aux défis du développement durable, de la souveraineté des données et de la valorisation des territoires.

Cet article propose un état des lieux actualisé, assorti de pistes concrètes pour faire de la géoécriture un pilier de l’intelligence géoscientifique du 21e siècle.

1. La géoécriture, un enjeu de connaissance et de transmission

La géoécriture regroupe l’ensemble des pratiques de production, structuration, diffusion et valorisation des connaissances géoscientifiques. Elle comprend :

  • les rapports d’exploration et d’exploitation ;
  • les bases de données géospatiales ;
  • les narrations scientifiques ou patrimoniales ;
  • les plateformes interactives et supports cartographiques.

Bien plus qu’un exercice technique, elle constitue une pratique de souveraineté scientifique, permettant d’inscrire durablement le lien entre ressources, territoire et société.

2. Regard historique : écrire la Terre, un acte fondateur

L’histoire de la géoécriture est intimement liée à celle des territoires. Partout dans le monde, les premiers levés géologiques ont servi à cartographier, comprendre et valoriser les ressources du sous-sol.

Au Maroc, les premières missions de cartographie géologique ont débuté au début du XXe siècle, dans un contexte d’organisation territoriale et de développement des activités minières. Ces travaux pionniers ont posé les bases solides d’une connaissance géologique structurée, qui mérite aujourd’hui d’être enrichie, numérisée et diffusée plus largement.

Carte géologique ancienne du Maroc
Une carte géologique historique du Maroc, publiée en 1985 par le Service géologique du Maroc. Cette carte montre la diversité géologique du pays.

3. Une dynamique mondiale en pleine accélération

Dans plusieurs pays à forte tradition géoscientifique (Canada, Australie, Finlande, Afrique du Sud), la géoécriture s’est professionnalisée et s’appuie sur :

  • des agences nationales géoscientifiques bien dotées ;
  • des plateformes ouvertes (GEOSCAN, USGS, BRGM) ;
  • des standards de communication géologique et miniers (JORC, NI 43-101, CRIRSCO).

Ces dispositifs permettent une mise à disposition fluide et structurée de l’information géoscientifique, facilitant l’investissement, l’enseignement, la recherche et la gouvernance.

4. Le cas du Maroc : un potentiel riche à valoriser

Le Maroc dispose d’un héritage géologique remarquable, d’une tradition minière forte, et d’un réseau croissant d’acteurs engagés (Ministère de la Transition énergitique et développement Durable, Institut Scientifique de Rabat, ONHYM, universités, géoparcs, etc.).

La géoécriture y est pratiquée à différents niveaux (rapports internes, atlas, publications scientifiques, travaux étudiants), mais gagnerait à être mieux intégrée, partagée et promue comme discipline stratégique.

Une opportunité majeure réside dans la mise en réseau des savoirs, la numérisation des archives géoscientifiques et le renforcement des capacités d’écriture scientifique dans un esprit d’innovation et d’ouverture.

5. Pourquoi renforcer la géoécriture aujourd'hui ?

  • Pour la souveraineté géoscientifique

    Documenter ses ressources, c’est maîtriser leur usage, défendre ses intérêts, et anticiper les choix d’aménagement ou d’exploitation.

  • Pour la valorisation économique

    Une base de données bien rédigée, une cartographie interactive ou un rapport conforme aux standards internationaux peut attirer des investissements responsables et appuyer des projets structurants.

  • Pour l’éducation et la culture scientifique

    Raconter les histoires géologiques de nos territoires permet de reconnecter les citoyens à leur sol et de transmettre une fierté géologique.

6. Les nouvelles technologies au service de la géoécriture

Technologie Apport pour la géoécriture Exemple concret
SIG & StoryMaps Cartographie narrative et interactive StoryMaps ESRI pour les géoparcs UNESCO
IA générative Synthèse de rapports, extraction de données Utilisation de IA Gen pour interpréter les logs de forage
Blockchain Traçabilité des rapports techniques Projet MineHub
Réalité virtuelle / augmentée Immersion éducative dans le patrimoine géologique Visites virtuelles dans les géoparcs mondiaux
Plateformes collaboratives Écriture collective, annotation partagée Notebooks géoscientifiques en Python/Jupyter
StoryMap interactive
StoryMap créée avec ArcGIS, illustrant comment les technologies modernes permettent de raconter des histoires géologiques de manière interactive.

7. Recommandations concrètes pour un élan national

  1. Lancer un programme Géoécriture pour tous dans les écoles de géosciences et les institutions techniques.
  2. Créer un GeoLab regroupant ingénieurs, data scientists et communicants pour produire des récits géoscientifiques impactants.
  3. Valoriser les archives géologiques, notamment via des projets de numérisation participative.
  4. Publier un atlas interactif des ressources naturelles accessible au grand public.
  5. Favoriser les échanges avec des institutions internationales (BRGM, USGS, IGME, etc.) pour partager les bonnes pratiques.

Conclusion

La géoécriture ne se résume pas à une compétence technique : c’est un outil de vision, de diplomatie scientifique et de développement durable.

Elle mérite d’être placée au cœur des stratégies de formation, d’exploration, de gouvernance et de communication autour des ressources du sol.

Le Maroc dispose de tous les atouts pour devenir un leader régional dans cette discipline. Il s’agit maintenant de structurer les efforts, de mutualiser les savoirs et de faire émerger une génération de “géoécrivains” marocains et africains.

Youssef DAAFI
Rédigé par Youssef DAAFI

Head of Quality Managment