Par Christopher Burke
Conseiller Principal, WMC Africa
La transition mondiale vers les énergies renouvelables et les véhicules électriques repose sur les minéraux critiques, et la République Démocratique du Congo (RDC) se trouve au cœur de cette révolution. Avec plus de 70% du cobalt mondial et d’importants gisements de cuivre, de lithium et de tantale, la RDC joue un rôle indispensable dans les chaînes d’approvisionnement mondiales. Néanmoins, le secteur minier du pays reste confronté à la dégradation de l’environnement, aux violations des droits de l’homme et aux défaillances en matière de gouvernance, suscitant de vives inquiétudes quant à la durabilité et à l’approvisionnement éthique.
Les entreprises minières multinationales opérant en RDC communiquent régulièrement sur la mise en œuvre de leurs engagements en matière d’Environnement, de Social et de Gouvernance (ESG) ; cependant, ces efforts ne se traduisent pas toujours par des changements concrets sur le terrain, explique Andrew Roth, spécialiste du développement ayant passé une grande partie des 18 dernières années à travailler dans l’est de la RDC. Le maillon manquant ? La formation et le renforcement des capacités. Sans investissements dans le capital humain — notamment la formation des régulateurs, des professionnels du secteur et des communautés aux bonnes pratiques ESG — le secteur minier de la RDC risque de rester un défi en matière d’ESG, plutôt que de devenir un leader mondial en matière de durabilité.
Le fossé entre les politiques ESG et leur application est l’un des plus grands obstacles auxquels est confrontée l’industrie minière en RDC, estime Carl Mbeng, expert en réglementation et politiques publiques et consultant principal chez ResourcePrime à Kinshasa, RDC. Robert Amini, enseignant-chercheur à l’Institut Supérieur de Technique de Développement (ISTD), décrit le secteur extractif comme un catalyseur de développement. Il explique que les réglementations encadrant l’exploitation minière « n’ont pas encore atteint le niveau de maturité souhaité ». Les réglementations sur le contenu local, par exemple, restent très sommaires. Les autorités de régulation ont besoin de ressources techniques et humaines supplémentaires pour garantir une application efficace des normes, suggère Amini.
Alors que les investisseurs et acheteurs internationaux exigent le respect de normes telles que les Principes directeurs de diligence raisonnable de l’OCDE, la norme IRMA pour une exploitation minière responsable ou encore l’Initiative pour la Transparence dans les Industries Extractives (ITIE), ces cadres demeurent inefficaces sans professionnels formés pour les mettre en œuvre, affirme Honore Justin Mondomobe, expert en commerce international, économie et finance basé à Yaoundé, Cameroun.
Le secteur minier se caractérise par de faibles niveaux de connaissance du droit et une sensibilisation limitée aux mécanismes de participation, ce qui constitue un défi majeur, souligne Romain Ravet, Représentant principal du Carter Center en RDC. Ravet explique que ces problèmes sont les conséquences de dysfonctionnements plus systémiques liés aux limites des droits formels dans des contextes dominés par les droits coutumiers, à la conformité superficielle des entreprises à leurs obligations de diligence raisonnable, ainsi qu’à l’inefficacité des services publics autour des communautés, en particulier en ce qui concerne l’accès aux recours et à l’assistance juridique.
De nombreux travailleurs du secteur minier ne sont pas formés à la protection de l’environnement, à la sécurité au travail et au respect des droits humains. Le secteur de l’exploitation minière artisanale et à petite échelle (EMAPE), qui emploie des millions de Congolais, reste particulièrement vulnérable au travail des enfants et femmes, aux conditions de travail abusives et aux graves dommages environnementaux, témoigne Angela Nnoko Mejane, conseillère en développement humanitaire spécialisée dans les questions de genre et de conflit en RDC.
Les communautés vivant à proximité des sites miniers ont souvent une connaissance limitée sur ensemble de lois et de règlement minières qui régissent l'exploration, l'extraction des produits miniers, de leurs droits, le commerce des produits miniers et des moyens d’interagir avec les entreprises afin de garantir une compensation équitable, des protections environnementales et des bénéfices sociaux. Ce manque d'information alimente les conflits, les déplacements et la méfiance entre les entreprises et les populations locales, confirme Romain Ravet du Carter Center basé à Kinshasa.
Au-delà des obligations morales envers les communautés affectées, l’ESG en RDC ne se résume pas à une question de conformité, mais représente un enjeu de compétitivité, affirme Sylvain Obedi, acteur du changement à la Fondation Kofi Annan et Directeur exécutif de Enable the Disable Action (EDA DPO) à Goma, au Nord-Kivu. Alors que les grandes entreprises cherchent à établir des chaînes d’approvisionnement « propres », les compagnies minières investissent dans la formation ESG pour gagner un avantage sur le marché. Plus important encore, une main-d’œuvre bien formée garantit que les efforts de durabilité soient portés par une expertise locale plutôt qu’imposés de l’extérieur.
Investir dans le renforcement des capacités en matière d’ESG crée une situation gagnant-gagnant pour toutes les parties prenantes. Pour le gouvernement de la RDC, cela renforce l’application des réglementations, réduit l’exploitation minière illégale, améliore la gouvernance et attire des investissements responsables. Pour les entreprises minières, la formation ESG diminue les risques, améliore l’efficacité opérationnelle et renforce la confiance des investisseurs. Pour les communautés locales, la compréhension des droits et normes ESG favorise la protection de l’environnement, de meilleures conditions de travail et des bénéfices sociaux renforcés.
Sans personnel qualifié au sein des institutions de régulation, les lois ESG restent inappliquées. Le ministère congolais des Mines, le Ministère de l’Environnement et du Développement Durable ainsi que les autorités locales ont besoin de soutien. Une formation approfondie en matière d’application des normes ESG est nécessaire pour assurer une surveillance, un audit et un contrôle efficaces du respect des lois environnementales et du travail, affirme Robert Amini.
Georges Kasay, géologue et maître de conférences invité à l’Université de Goma et à l’Officielle de Ruwenzori à Butembo, explique que les régulateurs et les différentes parties prenantes impliqués dans le secteur de l’exploitation minière artisanale ont besoin d’une formation spécialisée sur les outils de traçabilité tels que les systèmes blockchain pour la certification des minerais, afin d’éliminer de la chaîne d’approvisionnement mondiale les minerais provenant de zones de conflit ou issus du travail des enfants. Selon Kasay, des plateformes utilisant la technologie blockchain ont déjà été testées sur des sites miniers, comme Minexx dans la province du Sud-Kivu, et ont démontré leur efficacité pour assurer le suivi des minerais depuis leur site d’extraction jusqu’à l’utilisateur final.
Les entreprises minières industrielles et artisanales ont toutes besoin d’une éducation ESG portant sur l’évaluation et l’atténuation des risques afin de réduire les atteintes aux droits humains et à l’environnement, sur la santé et la sécurité au travail pour prévenir les accidents, et sur la réhabilitation des sites miniers et la gestion de l’eau pour atténuer les impacts environnementaux à long terme.
Il est urgent de réfléchir davantage à la mise en place d’une assistance technique et financière destinée à soutenir la formation des mineurs artisanaux — souvent actifs dans des micro, petites et moyennes entreprises (PME) — sur les pratiques minières sûres, durables et éthiques.
Les communautés touchées par l’exploitation minière ont souvent un accès limité aux droits ESG et aux mécanismes de recours. Une formation ciblée peut les autonomiser pour participer aux processus de Consentement libre, préalable et éclairé (CLPE), tenir les entreprises responsables grâce au suivi communautaire et à la défense des droits, et revendiquer une répartition transparente des revenus ainsi que des avantages sociaux. Le renforcement de la participation communautaire permet aux entreprises de bâtir la confiance, de prévenir les conflits et de favoriser des partenariats durables avec les parties prenantes locales, affirme Sylvain Obedi.
La formation et le renforcement des capacités en matière d’ESG nécessitent une approche multipartite impliquant les institutions gouvernementales intégrant l’ESG dans les politiques et réglementations nationales, les organisations internationales telles que la Banque mondiale, la SFI et la Banque africaine de développement investissant dans une éducation ESG à long terme, les entreprises minières renforçant la formation en interne et soutenant les initiatives locales, les universités et centres de recherche élargissant leurs programmes axés sur l’ESG, ainsi que les organisations de la société civile sensibilisant les travailleurs, les communautés et les décideurs aux normes ESG.
La formation et le renforcement des capacités en matière d’ESG nécessitent une approche multipartite. Beaucoup considèrent la conformité ESG comme une charge coûteuse ; cependant, Serge Kayembe, expert dans la conception, la mise en œuvre et la gestion d’initiatives ESG, actuellement engagé dans le secteur minier au Burkina Faso, estime qu’elle est de plus en plus perçue comme un investissement dans la durabilité et la rentabilité à long terme.
Les entreprises qui investissent dans la formation ESG réduisent les risques de contentieux, évitent les amendes réglementaires, obtiennent un financement auprès d’investisseurs et de banques de développement sensibles aux enjeux ESG, attirent des acheteurs engagés dans l’approvisionnement éthique et améliorent la productivité ainsi que la sécurité des travailleurs tout en réduisant les coûts opérationnels. La formation ESG peut transformer le secteur minier de la RDC d’une juridiction à haut risque en un leader de l’extraction responsable des minéraux.
Alors que la demande en cobalt, lithium et autres minéraux critiques ne cesse de croître, la RDC fait face à un choix : rester un handicap ESG ou devenir un leader mondial de l’exploitation minière durable. La clé de cette transformation réside dans le développement du capital humain — garantir que les principes ESG soient compris, appliqués et respectés à chaque étape de la chaîne de valeur minière.
Renforcer l’ESG par la formation ne consiste pas uniquement à répondre aux normes internationales ; il s’agit d’assurer un avenir plus inclusif, éthique et prospère pour le peuple congolais. Le moment est venu pour les entreprises minières, les agences gouvernementales et la communauté internationale d’investir dans le renforcement des capacités ESG — non pas comme une simple exigence de conformité, mais comme un moteur du progrès économique et social.
Christopher Burke est conseiller principal chez WMC Africa, une agence de communication et de conseil basée à Kampala, en Ouganda. Fort de près de 30 ans d’expérience, il a travaillé en profondeur sur des questions de développement social, politique et économique, en se concentrant sur les industries extractives, les questions environnementales, la gouvernance foncière, l’agriculture, la mobilisation communautaire, la santé publique, le plaidoyer, la communication, la médiation des conflits et la consolidation de la paix en Asie et en Afrique.
La rédaction